Eddie Smigiel est physicien et maître de conférences à l’Institut National des Sciences Appliquées de Strasbourg où il enseigne la physique appliquée et les sciences de l’ingénieur. Issu d’une formation en sciences exactes, en physique et mathématiques appliquées, il s’est intéressé à l’usage de la fiction dans la recherche. Parallèlement, il cultive également son goût pour l’écriture romanesque. Aujourd’hui, c’est sur une idée reçue, selon laquelle on serait soit "scientifique" soit "littéraire" que Eddie Smigiel revient, en soutenant que, bien au contraire, la science et la fiction, loin d’être strictement opposées, seraient plutôt complémentaires.
(Une interview menée par Méline Godard)
A première vue, la fiction semble plutôt éloignée de votre carrière de physicien. Qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser aux fictions dans votre parcours de recherche ?
Eddie Smigiel. Ce qui m’a conduit vers les fictions, c’est une limite très simple : le réel brut ne suffit pas à penser le réel. Les modèles, les données, les systèmes — tout ça décrit, mais ça n’éprouve pas. La fiction, elle, met en tension. Elle fabrique des situations où les idées deviennent des choix, des biais, des erreurs. Pour un chercheur, c’est un laboratoire implicite : on y teste des hypothèses humaines que les équations seules ne capturent pas. Je ne suis pas venu à la fiction par goût de raconter, mais par nécessité de comprendre ce que les modèles laissent hors champ. C’est dans le cadre de recherches en didactique des sciences que je me suis rendu compte qu’on ne pourra pas faire l’économie de la narration.
Traditionnellement, on oppose l’idée d’un cerveau à deux hémisphères avec d’un côté le "cerveau gauche" (logique et analytique) et de l’autre, le "cerveau droit" (créatif et intuitif) avec l’idée qu’on serait plutôt l’un ou l’autre. La science montre plutôt que ces deux hémisphères ne sont pas séparés et que bien au contraire, elles travaillent ensemble. Qu’est ce qui rend cette séparation encore si tenace selon vous ? De manière générale, y-a-t-il une idée reçue sur les fictions que vous aimeriez déconstruire ?
L’idée reçue que j’aimerais démonter, c’est que la fiction serait un divertissement, ou au mieux une "illustration" du réel. C’est bien plus que cela. La fiction produit de la connaissance — pas au sens démonstratif, mais au sens exploratoire. Elle révèle des structures invisibles : rapports de pouvoir, angles morts cognitifs, illusions de maîtrise. La prendre de haut, c’est se priver d’un outil critique majeur.
Quant à la séparation "cerveau gauche / cerveau droit", elle persiste parce qu’elle est simple, rassurante, et qu’elle donne l’illusion d’expliquer des différences complexes avec une image facile. C’est une métaphore paresseuse, mais efficace socialement. Elle permet de classer, de hiérarchiser, parfois de s’excuser ("je ne suis pas fait pour ça"). En réalité, pensée analytique et imagination ne sont pas opposées — elles sont entremêlées. Les grandes avancées viennent précisément de cette friction. Mais ça, c’est plus difficile à vendre qu’un schéma binaire.
On associe souvent la fiction à l’imagination, plus largement au "faux" ou au mieux au vraisemblable. En quoi peut-on donc dire que la fiction participe ou produise du "vrai" ? Et en quoi ce "vrai" est-il différent ou complémentaire de celui issu d’enquêtes purement scientifiques comme les archives ou les statistiques ?
La fiction produit un savoir que la science seule capte mal : un savoir incarné. Les données agrègent et lissent ; la fiction remet du conflit, du biais, de l’ambiguïté. Elle rend visibles des choses que les archives ne saisissent pas bien : l’interprétation, l’erreur, la rationalisation, les rapports de pouvoir à bas bruit.
La recherche fonctionne déjà comme un récit contraint. On pose des hypothèses, on enchaîne des causes, on simplifie le réel pour le rendre intelligible. La science démontre, mais elle met aussi en intrigue. La fiction pousse plus loin : elle explore les conséquences humaines d’une idée, sans filet, jusqu’aux points de friction.
Mais si science et fiction travaillent ensemble, on ne peut pas pour autant les aborder de la même façon : quels sont les limites à utiliser la fiction dans un travail de recherche scientifique et quelles méthodes utiliser pour éviter ses écueils ?
En termes de limites, la fiction peut dramatiser, simplifier, séduire. Elle donne vite une impression de compréhension. Le risque, c’est de confondre cohérence ou tenue narrative et validité empirique. La fiction ouvre des pistes, elle ne tranche pas.
En termes de méthodes, il s’agit de lire les fictions comme des systèmes. Identifier contraintes, règles implicites, points de rupture. Considérer les personnages comme des agents biaisés, avec une information partielle. Puis croiser avec des cadres théoriques (cognition, systèmes complexes, sociologie), sans réduire le récit à un simple exemple.
Fin 2020, vous avez publié votre premier roman historique Leurs épées en socs de charrue. En quoi l’écriture de ce livre a-t-elle nourri votre réflexion sur la fiction ?
Leurs épées en socs de charrue est un roman historique qui se déroule entre 1938 et 1944, en Alsace avec, entre autres, la problématique des "Malgré-nous" et des Alsaciens engagés volontaires dans la Wehrmacht, voire chez les SS. Lire ces questions dans un manuel d’histoire ne suffit pas : l’histoire décrit, mais elle ne fait pas sentir. Ce qui compte, c’est la mise en tension — faire apparaître les dilemmes, les angles morts, les coûts réels des décisions. Le roman m’a aussi montré mes propres biais : tendance à sur-expliquer, à sécuriser. J’ai appris à couper, à faire confiance aux scènes, et à laisser au lecteur une part d’inférence. En bref : documenter pour être juste, écrire pour rendre visible ce qui ne l’est pas.
Comment articulez-vous, dans votre propre activité romanesque, la rigueur documentaire de la recherche et de la science avec la liberté créative de l’écriture et de la fiction ?
Je tiens la ligne simple : rigueur sur les faits, liberté sur les trajectoires. Le cadre est documenté — contexte, contraintes, détails matériels — mais à l’intérieur, je laisse jouer les choix humains, donc l’imprévisible. La documentation sert à fermer les portes absurdes, pas à figer le récit. Si elle devient un carcan, elle tue ce que je cherche : des situations où les personnages prennent des décisions crédibles mais qui leur sont propres. Parfois, la contrainte agit comme un catalyseur de créativité. Par ailleurs, des faits historiques secondaires permettent d’ancrer la fiction au réel pour lui donner une forte crédibilité.
Vous enseignez en écoles d’ingénieurs. En quoi pensez-vous que la réconciliation de la pensée rationnelle avec la pensée créative peut être utile, voire urgente, dans de tels métiers et pour la société ?
Pour les ingénieurs, la fiction est un outil d’anticipation. Elle permet de tester des usages réels, des détournements, des effets pervers. Or beaucoup pensent encore en termes de fonctions, pas d’usage. Ils sous-estiment l’écart entre ce qu’un système “doit faire” et ce que les gens en feront.
C’est urgent parce que la séparation est artificielle — et coûteuse. On forme des ingénieurs capables d’optimiser, mais pas toujours d’anticiper les usages réels, les détournements, les effets sociaux. Résultat : des systèmes techniquement solides, mais fragiles dès qu’ils rencontrent le monde humain. Réconcilier pensée rationnelle et créative, ce n’est pas “ajouter de l’art” : c’est améliorer la qualité même de la décision.
La fiction aide à ça. Elle oblige à penser en situations, pas seulement en fonctions. Elle introduit de la friction : biais, conflits, contraintes implicites. Un bon contre-exemple au schéma hollywoodien de l’ingénieur-héros solitaire et conquérant, c’est Swades, un film indien d’Ashutosh Gowariker (2004) : l’ingénieur n’y sauve pas le monde par une solution magique, il se confronte à un contexte social, à des résistances, à ses propres angles morts. C’est moins spectaculaire, mais beaucoup plus juste — et plus formateur. Il faudrait aussi montrer à nos étudiants les films de Stéphane Brizé : ils exposent la pression systémique, les arbitrages impossibles, la violence feutrée des organisations. Rien de spectaculaire, mais une précision redoutable sur ce qui se joue réellement.
Le problème, c’est que le récit dominant reste binaire : analytique d’un côté, créatif de l’autre. C’est simple, donc ça tient. Mais c’est faux. Les décisions robustes naissent de leur combinaison : modéliser et imaginer les usages, calculer et raconter ce qui va se passer. Tant qu’on ne forme pas à cette double compétence, on continuera à produire des solutions qui marchent en théorie et déraillent en pratique.









