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Atelier d'écriture Fictions philosophiques : penser & raconter demain

L'atelier d'écriture a donné lieu à plusieurs réalisations :  

  • un livret en version chorale, imprimé en 170 exemplaires, distribués gratuitement
  • une série de 10 cartes postales, imprimées chacune en 120 exemplaires, distribués gratuitement
  • les textes individuels sont disponibles ci-dessous.

Livret et cartes réalisées graphiquement par Accolade et imprimées par l'Imprimerie centrale de l'Université de Lorraine.

 

Les textes

Textes écrits en atelier par Benoist, Célia, Chloé, Fabrice, Lætitia, Lysandre, Mattéo, Méline et Sébastien.

 

Benoist

[première proposition]

Un monde sans confiance en soi. C'est que, parmi toutes les personnes qui m'ont un jour blessé, malmené, j'ai repéré cette constance : un trop plein de confiance. La confiance qui mène à ne plus se questionner sur les biais de perception, sur la rigueur d'une pensée élaborée trop rapidement, sur une voix devenue trop percussive, un geste qui blesse mais qui est désormais vendu comme nécessaire. La confiance en soi s'impose, prend la place, ne questionne plus, ne regarde plus, n'entend plus. Elle agit. Lancé à toute vitesse sur l'autoroute de ses certitudes, l'individu confiant est un bulldozer qui broie celles et ceux qui doutent encore, qui ont peut-être vu autre chose, qui ont peut-être compris autrement. Mais dans le grand massacre rationnel mené par la confiance, on ne s'arrête pas.

Dans ce monde sans confiance en soi, il y aurait des demandes adressées aux autres, des permissions seraient accordées.

- Tu es sûre ?

- Oui !

- Parce que tu sais, je suis très maladroite !

- Oui, moi aussi je suis pas toujours très habile, mais je suis certaine que toi et moi on va s'en sortir ... Enfin, j'ai confiance en toi… En nous.

*

(Un dialogue)

- Dans 500 ans, chanterons-nous toujours pour les anniversaires ?

- Pourquoi pas ? Les gens n'auront plus de voix selon toi ?

- Si, je pense bien que oui, c'est pas ça. De même que je me doute bien que le calendrier sera fait de manière à ce que les anniversaires reviennent tous les ans.

- Dans ce cas qu'est-ce qui nous empêcherait de chanter ?

- C’est ça la question ! Est-ce que les gens se réuniront toujours pour chanter ?

- Tu veux dire... Est-ce que les gens auront toujours envie de chanter ?

- Oui. Enfin... Est-ce que ce sera toujours une pratique culturelle qui génère ce mélange de joie, un peu d'obligation, mais qui est en même temps, un plaisir partagé ? Car, quand on chante pour un anniversaire, c'est tout pour l'autre et rien pour soi.

- Parfois j'aimerais bien que tu évites de chanter, ahah !

- Arrête, c'est pas drôle ! Quand je chante à l'anniversaire de ma sœur, par exemple, certes je suis nulle mais tout c'est tous ensemble qu’on lui dit « on est là, nuls, mais plein d'amour avec toi, pour toi » !

- Mais ta sœur elle s'en fiche que tu chantes bien !

- Précisément. Pourtant, dans 500 ans, est-ce qu'on devra tellement être performants que chanter pour un anniversaire aura perdu toute sa chaleur ?

- Ce que tu appelles « chaleur », c'est être nul ? Comme quand tu chantes faux ?

- Disons que ce qui est chaleureux, c'est lorsque je me donne à l'autre sans filet, oui... Parce que ce qui compte, à ce moment-là, c'est pas la performance. C’est le lien et le témoignage de mon affection.

- Tu penses qu'on sera si parfait dans 500 ans ? Moi j'y crois pas un seul instant. Peut-être qu'on se croira trop parfait pour faire des choses aussi triviales que de chanter à un anniversaire.

 

[seconde proposition]

L’humanité décida qu’elle n’avait plus besoin de trembler. Ce ne fut pas une proclamation officielle - certainement pas ! - mais une optimisation progressive. On corrigea les écarts, on redressa les lignes, on effaça les aspérités, on polit les irrégularités, les voix, les hésitations.

L’un disait :

- « C’est pour le bien »

Une autre :

- « C’est pour la santé »

Un troisième enfin :

- « C’est pour la réussite »

Personne ne disait :

- « C’est pour ne plus avoir besoin de personne »

Les cicatrices. Les cicatrices disparurent. On apprit à réparer sans laisser de trace comme si rien ne s’était passé, comme si rien ne devait être retenu. Le passé devint alors un espace propre. Mais quelque chose, dans cette propreté, cessait d’émettre, car une cicatrice ce n’est pas une blessure, c’est une altération qui dit : « Il s’est passé quelque chose et demain ne sera plus tout à fait comme hier ». A partir du jour où on effaça les cicatrices, on effaça aussi la mémoire devenue chair.

*

Le système prospéra. On méprisait désormais le soin, parce qu’il ralentissait. On valorisait la performance, parce qu’elle accumulait. L’« autre » devint un levier, une interface, un optimisateur, un tremplin. Évidemment, on ne le formulait jamais ainsi, on parlait d’« efficacité relationnelle ». Le lien subsistait mais de manière unilatérale, sans faille, sans risque, toujours opportuniste.

Une émotion unique circulait : la satisfaction de soi, de sa situation. Mais la satisfaction ne traverse pas les abîmes, elle ne s’expose pas, elle ne dit pas « je t’aime » sans filet.

Les chants d’anniversaire furent longtemps maintenus. D’abord, par tradition, puis par nostalgie, enfin par simulation. Les voix humaines tremblantes furent remplacées par une harmonisation parfaite. On ne savait plus que le tremblement était la condition de la chaleur.

Les chats continuèrent à se pelotonner quelque temps. Puis on les modifia génétiquement pour qu’ils ne griffent plus, pour qu’ils ne tombent plus malades ou qu’ils ne meurent plus prématurément. Ils cessèrent de ronronner mais on perçu ça comme une « amélioration respiratoire ».

*

L’humanité étendit son règne. Elle fit de son mieux pour exploiter, pour stabiliser et optimiser. On simplifia les écosystèmes en croyant renforcer le monde, mais on le rendait monocorde, fragile et il ne résista pas au temps.

Puis vint le moment où il ne resta presque plus personne. Non pas à la suite d’une catastrophe spectaculaire comme les dinosaures, mais par un appauvrissement systémique. Un réseau devenu trop lisse, une humanité trop sûre dans un monde devenu uniforme.

*

Il ne resta qu’un seul être. Survivant ou meurtrier, l’histoire ne le dit pas. Ce qu’on sait, c’est qu’il ne demeurait plus rien d’étranger à lui dans tout le monde. Bientôt, il fut saisi d’émotion. Pas la satisfaction, ni la toute-puissance qu’il avait auparavant ressenti, mais la peur, le vide sidéral, la solitude comme horizon fermé, et dans cette peur, un mouvement archaïque remonta : le regret. Pas d’avoir échoué, mais d’avoir effacé. Il se souvint d’un sourire, d’un éclat de joie, d’un amour donné sans garantie de retour. Il comprit — bien trop tard désormais, que la vulnérabilité était la plus belle architecture du monde.

Quand il disparut, le sensible s’éteignit avec lui. Tout s’abolit, et dans la compression ultime du temps et de l’espace, à l’instant où l’infini et le fugace devinrent indiscernables, quelque chose se replia. Quelque chose comme une trace, comme une cicatrice dans la trame même du possible.

Pas une preuve.

Un indice.

Il s’était passé quelque chose d’infiniment puissant.

Il y avait eu du lien.

*

Et si un nouvel univers devait advenir — sous d’autres lois, d’autres constantes, d’autres rythmes, peut-être que dans son bruit de fond, dans l’élan vital diffus qui traverse toute matière appelée à vivre, il subsistera une inclination minuscule : aimer davantage ce qui demande plus d’amour, observer l’autre comme un univers, chanter faux mais ensemble, laisser une marque quand on répare, ne plus effacer la trace.

« Rirons-nous de la même manière dans cinq cents ans ? »

Peut-être pas.

Mais tant qu’un être acceptera de trembler devant un autre, tant qu’un « je t’aime » sera prononcé sans filet, tant qu’une cicatrice sera respectée comme altération précieuse, l’humanité ne sera pas encore suicidée.

La vulnérabilité n’est pas une faiblesse, elle est la condition du lien. Et le lien, même s’il ne sauve pas l’univers, il aura suffi à lui donner sens. Et si nous nous consumons, que ce soit au moins d’avoir aimé.

 

[Pour info, les musiques qui ont accompagné l’écriture : « Sidiroun Parapetasma » de MMM∆ , « Now is Narrow » de Mélanie de Biaso, et “Gollum’s Song” de Fran Walsh & Howard Shore, interprêté par Kaitlyn Lusk]


Célia

Jeudi 12 octobre 2052.

Aujourd’hui, maman m’a dit que nous allions quitter l’île. Elle dit que, bientôt, la plage n’existera plus, que le jardin de Monsieur Ronan sera sous l’eau, et que nous n’aurons plus assez à manger. C’est vrai qu’il n’y a pas eu beaucoup de légumes cette année. Monsieur Ronan dit que c’est à cause des inondations, que la terre n’est plus bonne, et que c’est à cause du sel. Je pense que maman a raison.

Nous allons voyager avec la famille de Louisa. Il va falloir prendre le bateau pendant plusieurs heures pour rejoindre le continent ! Louisa y est déjà allée avec ses parents, pour rencontrer nos acclimateurs. Ce sont les personnes qui s’occupent des nouveaux habitants, comme nous bientôt. Il paraît qu’ils ne parlent pas comme nous mais qu’ils sont drôles parce qu’ils font pleins de blagues. Chez eux, ils y a pleins d’arbres bizarres et le sol est penché, ça a l’air étrange ! Ils vont nous apprendre à reconnaître les plantes et à comprendre leurs écritures, ainsi, nous pourrons les aider à entretenir leurs jardins. Louisa m’a dit qu’ils ne savent même pas ouvrir les cocos ! J’ai hâte de leur montrer comment on fait chez nous.

J’espère que Monsieur Ronan nous rejoindra pour voir tout ça ! Il a été acclimateur quand il était plus jeune, mais cela fait longtemps qu’il n’y a plus personne à accueillir sur notre île…

 

Chloé

"Becs et ongles"

Un matin où, comme à mon habitude je me réveillais aux aurores, je perdis mes ongles.

Tout d’abord, aussi extraordinaire que cela puisse être, je ne le sentis pas. Ce ne fut qu’au moment fatal du premier examen dans le miroir, tandis que je tentais de déterminer dans mon reflet si cette journée devait être bonne ou mauvaise, que je m’aperçus de cette terrible absence.

C’était absurde. On peut perdre des dents, des cheveux ou même la tête, mais des ongles ? De mémoire d’homme, aucun ongle n’avait jamais pris congé pour s’en retourner à l’état sauvage avec le reste du troupeau. Et que dire de la laideur de ces bouts de doigts sans couvre-chefs qui devaient devenir, du jour au lendemain, un sujet de honte mortifère pour moi… Une tare que je me devais désormais de dissimuler, quoiqu’il en coûte, au regard d’autrui.

Oui, à n’en pas douter, cette journée devait être mauvaise.

 

Fabrice

Ainsi disparut la lignée qui donna naissance à l’espèce d’hominidés à laquelle j’appartins.

Absurde.

Les quelques lignes que je trace avec peine serpentent devant mes yeux comme un chemin sans âme, comme un passage où plus personne ne passera, comme un écho qui raisonne encore dans le vide longtemps après que plus personne ne l’entende.

Ainsi disparut la lignée qui donna naissance à l’espèce d’hominidés à laquelle j’appartins.

« Ce dont on ne peut parler, il faut le taire » (L.W) ;

Longtemps, il s’est agi de taire ce qui était indicible : l’absurde était cantonné à notre for intérieur. À notre monde privé. L’espace de ce que pouvions dire pour être compris était sans fin, comme notre univers. Et un geste suffisait à créer un nouvel univers.

Ainsi disparut la lignée qui donna naissance à l’espèce d’hominidés à laquelle j’appartins.

L’univers du dicible s’est restreint à mon for intérieur : l’écho de mes mots y raisonne et à chaque vague sonore la raison de ces mots semble être de plus en plus faible.

Ainsi disparut la lignée qui donna naissance à l’espèce d’hominidés à laquelle j’appartins.

Cette lignée apparut lorsqu’un couple d’hominidés s’attacha si fortement l’un à l’autre que leurs descendants durent construire un langage nouveau, un langage adapté pour raconter l’histoire de cet attachement. La culture spécifiquement humaine qui en découla ne fut que le résultat de cette contrainte, de cette envie de faire durer ce qui s’était physiquement éteint. Ce nouveau langage fut à l’image de ce dont il tentait de rendre compte : tout acte nouveau (promesse, affirmation, question, conseil, trait d’humour, vœu…) qui apparut trouva sa place au sein du langage par la particularité de l’engagement qu’il produisait entre les deux interlocuteurs. Le langage devint le miroir des attachements par l’expression de toutes formes d’engagements dans les actes de paroles. Le miroir devint rapidement plus vaste que la réalité elle-même. Les humains s’éblouirent devant les reflets toujours plus variés du miroir. Et il advint ce que nul ne pouvait prévoir.

L’attachement originel parut d’autant puissant qu’il fut le propre de deux êtres qui ne vécurent guère plus d’une trentaine d’années. Or la lignée nouvelle peupla la terre d’hominidés avec une espérance de vie si longue que l’attachement initial leur demanda des efforts insoutenables. Pendant quelques centaines d’années, le langage, comme une matrice devenue incontrôlable, tourna alors à plein régime pour maintenir l’illusion d’une réalité disparue. Avec l’évolution du langage, des mondes entiers avaient fait leur apparition : ils produisaient du sens pour nos actes de langage. Maintenir en bonne santé ces mondes demanda des efforts si conséquents qu’il parut impossible d’y consentir. Progressivement ces mondes se délitèrent comme des planètes dévorées par un trou noir. Dans la promesse, l’engagement qui attachait le locuteur se confondit avec celui d’un simple vœu. L’engagement qui faisait d’un acte de langage une réelle affirmation fut assez vite oublié : si la réalité ne correspondait pas à l’affirmation, c’est que la réalité n’était pas souhaitable. Un vœu n’était un vœu que si un autre vœu n’était pas encore présent à l’esprit du locuteur. Le changement pouvait prendre 30 secondes ou 1 an, peu importait.

Quelque chose ne tournait pas rond dans le monde des relations humaines : on ne pouvait plus exprimer la réalité de ses pensées en ajustant les actes de langage de manière satisfaisante. Devenu la cause de frustrations quotidiennes, le langage semblait réduit à un outil contraignant, en décalage avec l’expression de la liberté d’interagir à convenance. Le langage n’était plus l’outil permettant de décrire finement la relation entre deux êtres humains, il devait être au service de l’efficacité du projet personnel, de l’épanouissement du monde privé.

Que voulurent-ils donc faire advenir, les fossoyeurs du langage de nos origines ? Les faisceaux de ce courant funeste furent variés. Mais tous convergeaient par le désir animal de se sentir libre, enfin libre : une liberté animale guiderait les relations des post-humains. C’est ainsi que se nommèrent les adeptes de ce courant libertaire pour rompre avec leur « faux semblables ». Un premier faisceau du courant éclaira d’une lumière aveuglante les cohortes massives qui se ruèrent vers cet univers si prometteur : enfin un monde fait de leurs mains, fait de leurs pensées, un monde à leur image, un monde engendré à chaque instant du sceau de leur profonde liberté. Le premier faisceau de post-humains décida de se délivrer de l’entrave qui blessait leurs esprits, comme les chaînes la chair de l’esclave : l’engagement par le langage. Leur credo fut simple et efficace : le langage c’est l’engagement. Et le langage ment. En brisant les chaînes du langage, la liberté par le désengagement devait naître. Le premier faisceau fut assez habile pour éliminer deux des domaines du langage les plus perturbants : le questionnement et l’affirmation. L’affirmation fut honnie très tôt, à cause de la valeur que cet acte accordait à l’engagement à dire la vérité. À bas les chaînes de l’engagement à dire le vrai. Puis vint le tour du questionnement. Ce fut aussi facile. Il leur suffit de souligner le temps perdu à se questionner, à questionner l’autre en le contraignant à faire ce qui avait été éliminé : dire le vrai. Ces deux actes de langage compromettaient la liberté à la fois du locuteur et de l’interlocuteur. Le langage, expurgé de ces formes d’engagements, fit souffler un vent de folie dans les relations entre les humains et les post-humains. Au début de cette période appelée « la grande bifurcation », certains y virent un renouveau salutaire pour la continuation de l’espèce humaine.

 

Lætitia

Nous avons mis trop de temps à comprendre que Madan avait enfreint la Règle.

La loi morale que tout le monde suit depuis l’Ultime Crise de l’espèce anté-augmentée, les Ravageurs, celle qui nous a permis de reconstruire un monde viable à nouveau, puis enviable et désormais paradisiaque, comme le décrivent leurs mythologies.

L’intérêt de chacun est l’intérêt collectif.

Cette loi s’est inscrite dans notre ADN au fil des générations. On avait presque fini par croire qu’elle était devenue obsolète.

Nous le savons tous dans notre cœur et dans notre chair : l’intérêt de chacun est l’intérêt collectif.

Nous continuons de la célébrer comme une commémoration. Comme pour ne jamais oublier les horreurs perpétrées par les Ravageurs.

Elle est le socle sur lequel repose toute notre civilisation. Notre mémoire, nos valeurs, notre futur.

Quand bien même elle a été violée par l’un des nôtres.

Nous ne le dirons jamais assez : l’intérêt de chacun est l’intérêt collectif.

Nous savons la fragilité de notre écosystème et par extension, la nôtre.

Rappelons qu’ils ont failli tout détruire.

Cette condition qui donne son sens à notre vie, il la bafoue depuis maintenant trois ans. C’est cette ligne de conduite qui associée au génie humain nous a permis de réhabiliter notre Terre et de réparer les dégâts qu’ils lui ont infligé.

Nous ne pouvons pas vivre au-delà de vingt-cinq et nous en sommes conscients dès que nous quittons le berceau. Nous savons tous qu’une fois notre plein potentiel atteint, une fois notre service à la communauté rendu, nous devons transmettre nos connaissances puis nous éteindre. Notre vie est douce, pleine d’accomplissements et de joie, mais nous devons laisser notre place.

Vingt -cinq ans, cela aurait semblé peu de temps à vivre aux yeux de nos ancêtres les Ravageurs dont la croissance s’étirait précisément sur cette durée. Mais depuis les modifications génomiques opérées par le Grand Conseil Initial, notre développement exponentiel multi-dimensionnel est tel que cela suffit amplement à mener une vie bien remplie.

Au-delà survient la sénescence. En soi, nous avons les moyens de la combattre à l’échelle individuelle.

Mais pas à l’échelle collective.

Ça serait compromettre les conditions de vie des générations futures.

Il en va de même pour les naissances. Nous avons gardé le mode de reproduction originel. Néanmoins, nous sommes tous lucides quant au fait que les ressources que la planète que nous habitons sont limitées et que sans un système à l’équilibre, nous reproduirions les erreurs de nos prédécesseurs.

Contrairement à ce que craignaient nos ancêtres, il n’y a pas de contrôle coercitif des naissances. Nous nous auto-régulons en bonne intelligence et nous adaptons en permanence à notre environnement. Le nombre de nouveau-nés doit être strictement égal au nombre d’extinctions.

C’est ce qui nous arrive à l’âge de vingt-cinq ans, lorsque nous avons pu transmettre tout notre savoir aux plus jeunes durant nos trois dernières années.

Une fois que nous n’avons plus rien à apprendre ni à donner à la communauté, nous disparaissons dans l’atmosphère.

Lorsque les vents solaires sont intenses, on peut apercevoir des nuages de9 particules lumineuses dans le ciel. Ce sont nos aînés, ou plutôt l’énergie de la matière qui les composait.

Nous cohabitons avec les autres êtres vivants et entretenons des relations pacifiques avec eux. Néanmoins, nous sommes restés omnivores. Nous consommons d’autres animaux, avec modération, respect et gratitude.

Notre plus grand progrès n’est pas tant dans les technologies avancées que nous avons mises au point comme la boucle fermée des énergies renouvelables ou l’ultrafiltre, mais dans notre rapport au monde viable à long terme.

A condition que l’on respecte la Règle que Madan a bafouée.

Il est irresponsable. Un tel comportement est inédit. Depuis la Grande Evolution, nous n’avons plus besoin de mots pour nous comprendre. Ce que les Ravageurs appelaient « télépathie » est devenu notre réalité. A une limite près, cependant : nous avons besoin d’être dans le champ de vision de l’autre. Notre lecture des expressions faciales et des circonstances nous permet d’échanger sans aucun autre support. Lorsque nous avons besoin de communiquer à distance, nous utilisons un outil rudimentaire et imprécis : le langage.

Le mensonge est donc en théorie impossible, de même que la dissimulation. Comment Madan s’y est-il pris ? Qu’a-t- il appris qu’il ait gardé pour lui seul ?

Personne n’a perçu le signal qui aurait dû nous alerter. Cela fait longtemps que nous n’avons pas connu le danger. Nous avons oublié.

Nous avons eu autant de mal à l’identifier pour cette raison. Il a fallu nous replonger dans les Archives Séculaires pour comprendre que nous avions affaire à un individu égoïste. C’est inconcevable, car le virus modifié par le Conseil Initial et diffusé à grande échelle il y a cinq siècles nous a obligés à allier progrès technologique et humain pour notre survie. La vitesse accélérée de création de nos connexions synaptiques a permis de nous rendre plus performants à tous points de vue et infiniment plus empathiques. Nous le répétons, c’est inscrit dans notre ADN. Sans que nous ayons besoin d’en faire l’expérience nous-mêmes, nous savons instinctivement que commettre une action pour notre bénéfice personnel aux dépends de la communauté provoquera en nous une douleur infinie. C’est ce qui nous empêche de nous faire du mal. Madan ne ressent-il donc pas la douleur ?

Peut-être a-t-il subi une mutation spontanée, auquel cas, il est extrêmement dangereux. Nous nous demandons si nous ne devrions pas employer une méthode barbare et ancestrale, celle des Ravageurs : le tuer. Mais quelle souffrance atroce ressentirons-nous alors en assassinant l’un des nôtres ?

Nous pensons que nous ne survivrons pas à cela.

Nous envisageons sérieusement de nous sacrifier pour neutraliser la menace que représente Madan et que nos jeunes continuent de vivre dans de bonnes conditions.

Il dit que la vie ici-bas est trop belle pour disparaître, mais s’il commence à agir uniquement pour lui-même, quelle catastrophe va-t-il causer ? D’autres vont-ils avoir les mêmes revendications ? Comment rétablir l’équilibre de notre système ?

Peut-être qu’il s’est reproduit sans que nous ne le sachions. La mutation est alors peut-être déjà présente chez certains de nos jeunes. Et si nous disparaissons, qui pourra exercer la vigilance nécessaire ?

Nous devons rechercher les descendants de Madan pour analyser leur ADN.

S’ils sont mutés, nous n’aurons pas d’autre choix que de les éliminer, une fois que nous les aurons tous retrouvés. Puis, nous disparaîtrons à notre tour.

 

Il s’agit là de la plus grande menace à laquelle nous devons faire face depuis l’Ultime Crise et nous espérons bien que vous en avez conscience.

Vous êtes notre seul espoir de ne pas répéter les erreurs commises par les Ravageurs.

 

Lysandre

Je me rappelle du froid. Un froid sabrant. Un froid qui me brulait les doigts. Je ne saurais dire à quel moment j’avais arrêté de les sentir. Je ne crois pas que ça ait vraiment une importance maintenant.

Je me rappelle de la terre. Je me rappelle de son odeur, de sa sensation sur ma peau et de son goût acre. Elle m’envahissait, s’incrustait partout, sous mes ongles, dans mes cheveux, dans chacun des replis de mes vêtements.

Je me rappelle du ciel, de sa lumière aveuglante. Je me rappelle des trainées de poudre qui le zébraient et des reflets laissés derrière. Si les détonations qui les suivaient n’avaient pas atteints mes oreilles j’aurai pu trouver cela beau. J’ai essayé pourtant, j’ai essayé d’y trouver de la beauté. Je n’ai pas réussi. C’était spectaculaire, c’est certain, mais ce n’était pas beau.

Je me rappelle des bombes qui tombaient mais je ne saurais vous dire de quel côté.

Chaque nouvel éclat me rappelait la folie des humains. On connaît tous cette folie. Il est vrai que certains choisissent de nier son existence. Comment les blâmer ? Il est si facile de nier quelque chose que nos yeux ne perçoivent pas. Cela fait bien longtemps que plus personne ne la nie ici.

Comme à chaque fois, tout avait commencé un jour où personne n’y a cru. Il n’a pas fallu attendre longtemps avant que tout le monde y croie.

Mais surtout je me rappelle l’attente, l’attente de la fin. J’attendais la dernière respiration, les dernières images, le dernier battement. J’attendais que tout s’arrête. Et comme pour une ultime blague, la vie semblait s’obstiner à me garder à ses côtés. Il n’y a rien de plus cruel que l’attente quand l’issue ne laisse pas place au doute. Je savais que j’allai bientôt mourir mais je ne savais pas quand. Les secondes s’étiraient, le temps n’existait plus vraiment.

Je ne saurais vous dire comment on en est arrivé là. Je crois que tout a commencé avec le froid. Il s’est mis à faire de plus en plus froid. Au début le monde s’en est réjoui, cela faisait des années que la montée du thermomètre nous inquiétait et voila qu’il se mettait à chuter, c’était une bénédiction. Puis rapidement ce fut un problème : le mercure ne remontait pas, les cultures se mettaient à mourir et l’eau s’est mis à geler. Les dirigeants s’en sont inquiétés, il y a eu des accords et des désaccords puis rapidement il y eu des morts. Les morts en amenaient d’autres, les tensions explosaient et, un peu partout, les cieux se sont zébrés de lumière.

Quelle importance cela faisait ? Je ne sentais plus le froid. Je savais bien ce que cela signifiait, le froid avait déjà gagné et j’avais déjà perdu. L’attente était interminable, j’attendais que le froid y mette enfin un terme. Ce fut le feu qui abrégea mes souffrances.


Mattéo

"La Paix"

Ça veut dire quoi, foutre la paix à quelqu’un ? Parce que la guerre n’a pas l’air d’être dans nos rues. Ça arrive bien de temps en temps que l’on s’égorge, à l’occasion, mais jusqu’ici les gens continuent de s’en offusquer. Mais alors, quel genre de guerre se mène-t-on, qui nous laisse sortir de chez nous sans trop craindre pour notre vie, mais nous fait quand même rêver qu’on nous « foute la paix » ? Que se passerait-il si l’on proclamait dès demain la paix générale ?

Abolition des réveils, sonneries, klaxons, interphones, téléphones ; photomatons et cartes d’identité ; carte de bus, carte vitale, carte de crédit ; crédit à payer, loyer, charges ; charge mentale, enfant à charge – et de tout ce que l’imagination peut ajouter à la liste des nuisances que l’on s’inflige poliment chaque jour, car elles sont indispensables à la réussite de nos vies. Ce sera une révolution silencieuse – on ne s’embêtera pas à faire tomber des têtes, ce serait bien trop d’embarras. Pas besoin de tous ces tracas ; il suffit que tous arrivent, par un chanceux alignement, à se dire en même temps : « à quoi bon ces simagrées ? » et à se rendormir plutôt que de courir s’éreinter on ne sait où comme des forcenés. Une grasse matinée - voilà la cloche qui sonnera le début du déclin feutré de l’humanité. A son réveil, chacun ira faire ce qui lui chante dans son coin sans le moins du monde se soucier de ce que fait son prochain. Dans les campagnes et les forêts, on verra des illuminés voleter de droite à gauche, à sentir les fleurs et composer des poèmes. Avec un peu de chance, ils sauront faire quelque chose de leurs dix doigts, et quelques communautés pourront se perpétuer – même si, flemmards comme ils seront, je pense que beaucoup ne se donneront pas la peine et à la fin il n’en restera qu’une poignée. A la ville en revanche, on se goinfrera à des heures pas possibles en oubliant le sens du mot « diète ». Quand les frigos seront vides, on sortira peut-être voir s’il y a quelque chose dehors à se mettre sous la dent. On se partagera bien gentiment les denrées qui restent au supermarché, en fonction des besoins de chacun – on se fera des grandes bouffes pour profiter de la présence des uns et des autres. Après tout, on aura oublié ce que c’est que ces petits ronds métalliques et ces cartes en plastique que tout le monde se trimballait autrefois – alors pas de chichis et pas de conflits. Ça durera un mois à tout casser, et puis les villes s’éteindront et la vie pourra passer à autre chose.


Méline

Imaginons qu’un matin, nous ayons décidé d’en finir avec le pouvoir.

Attention, il ne s’agit pas ici de destituer un président ou d’abolir la République. Non. Plutôt d’éradiquer la moindre petite forme de domination. Que personne ne soit supérieur à personne sous aucun prétexte : ni par la naissance, ni par l’intelligence, ni par la beauté ; aucun prétexte.

Cela paraît plutôt prometteur (au moins dans un premier temps).

Les titres seraient brûlés et les richesses seraient redistribuées. Il n’y aurait plus une once d’inégalité ! Plus de nantis, plus de mendiants ! D’ailleurs l’argent viendrait à disparaître lui aussi. Dans la mesure où tout le monde est également doté, à quoi servirait-il ? A quoi servirait-il, s’il n’est plus permis de se pavaner avec une Ferrari dernier cri ?

Plus une once ? Plus une once d’inégalités sociales certes mais qu’en serait-il des inégalités naturelles ? Pouvons-nous imaginer que s’il n’est plus possible d’exercer la moindre domination, ne serait-ce qu’un regard rabaissant, ce sont les inégalités corporelles qui prendraient la relève ? Car même dans une société sans pouvoir, les grands continueront à être grands et les petits à être petits. Les CM2 continueront de voler le goûter des CP.

Mais alors, que faudrait-il faire pour compenser les inégalités naturelles ? Lester les plus grands ? Doper les plus petits ? A partir de quand serait-on considéré comme grand ou petit d’ailleurs ? Et qui fixerait ce seuil ?

On essaya. On essaya longtemps même. Mais chacun finit par trouver des stratégies. Finalement, les CP apprirent à courir plus vite et chacun garda son goûter.

 

Sébastien

"Demain les strapontins"

- Debout !

À l'unisson, à l'ordre de la voix qui tombait du micro, nous nous levâmes de nos chaises, sièges, fauteuils, divans, sofas et autres confidents et nous commençâmes à attendre dans l’immense salle. Certains, par un réflexe un peu bête, se mirent au garde-à-vous. La plupart d'entre nous, dont j’étais, regardions cependant aux alentours en restant les bras ballants, sans trop savoir quoi penser. Il ne se passa rien pendant environ deux minutes.

Une porte coulissante finit par s'ouvrir derrière nous, laissant pénétrer un petit groupe de femmes et d'hommes âgés qui avancèrent lentement dans notre direction sans dire un mot. Comme ils marchaient difficilement, leur déplacement finit par prendre des allures de voyage, puis de périple, voire de migration. Ils atteignirent ceux d'entre nous qui étaient les plus éloignés de la porte au bout de cinq bonnes minutes, qui nous semblèrent à tous une éternité.

Sur leur chemin, il se livrèrent à un curieux manège. Ceux d'entre nous qui étaient assis quelques instants auparavant sur une chaise, un siège, un fauteuil, un divan, un sofa ou encore un confident et qui s'étaient simplement mis debout pour rester sur place les bras ballants se virent privés de leurs ustensiles de repos. À la place, les vieillards installèrent, maladroitement et avec difficulté, des strapontins posés deux par deux, chaque assise n'étant séparée de l'autre que par une planche recouverte d'une grossière masse de mousse parée d'un tissu rougeâtre. Ceux qui étaient restés au garde-à-vous, en revanche, conservèrent leurs chaises, leurs sièges, leurs fauteuils, leurs divans, leurs sofas ou leurs confidents.

Une fois accompli cet étrange rituel, les vieillards sortirent péniblement et la porte coulissa.

À nouveau, la voix dans le micro se fit entendre.

- Vous pouvez vous asseoir.

Je tentai de me placer du mieux que je pus sur mon strapontin inconfortable, jouant des coudes avec mon voisin pour étendre mon bras sur le montant qui nous séparait. À côté de nous, un homme d'une trentaine d'années vautré sur une méridienne riait en nous regardant et nous toisait avec mépris.

- Debout !

Aussitôt après que la voix nous en eut donné l'ordre, nous nous levâmes tous. J'exécutai le plus parfait des gardez-vous, persuadé que j’étais le seul à le faire aussi bien. Je n'osai pas regarder les vieillards qui circulaient à nouveau près de nous et s'occupaient à des tâches que je voulais ignorer. Mais ils me laissèrent tranquille, préférant enlever la méridienne de mon voisin rieur et la remplacer, sous son regard blême, par le plus petit et le plus incommode des strapontins.

- Vous pouvez vous asseoir.

Après que la voix se fut tue et que les vieillards nous eurent laissés seuls, je ne pus m’empêcher de rire en voyant mon voisin se tordre sur sa planche pour ne pas tomber.

- Debout !

Cette fois, la voix ne nous avait laissé que quelques moments de paix. Incrédules et tendus dans un garde-à-vous rigide, nous vîmes qu'il ne restait plus que dix chaises dans toute la pièce. Leurs possesseurs, qui avaient du mal à conserver leur posture, tournaient vers leurs voisins des visages furieux. Mais cela n'empêcha pas les vieillards de pénétrer à nouveau dans la salle et, avec une lenteur pesante, de s'emparer des chaises restantes pour les remplacer par des strapontins, sauf une, avant de nous abandonner sans un bruit.

Quelques instants seulement après leur sortie, toute lumière cessa de luire.

La dernière chose dont je me souviens, c'est que je poussai un cri puissant pour aller m'emparer de la dernière chaise, au milieu d'autres cris tout aussi forts que le mien.

La guerre venait d'être déclarée.

 

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Cet atelier a bénéficié du soutien de l'Université de Lorraine et du programme Éducation & Territoire.