Écrire la vie d'un autre à la première personne ; c'est le défi original que s'est lancé Laurent Rollet, professeur à l'École nationale supérieure en génie des systèmes et de l'innovation (ENSGSI), où il enseigne l'histoire des sciences, l'épistémologie et l'éthique des sciences et des technologies. Spécialiste de Henri Poincaré, il consacre une partie de ses recherches à l'étude de son œuvre, de sa vie, et de ses correspondances, faisant naître l'idée d'une biographie pas comme les autres.
(Une interview menée par Méline Godard)
La littérature regorge de façons de raconter la vie d’une personne : il y a la biographie, où un auteur raconte la vie d’un autre ; l’autobiographie, où l’auteur écrit sur sa propre vie ; l’autofiction, qui mêle souvenirs réels et récits inventés ; ou encore l’exofiction, sorte de biographie romancée. Votre démarche semble à la fois appartenir et échapper à toutes ces catégories : vous racontez la vie de Henri Poincaré à la première personne. Qu'est-ce qui vous a conduit à choisir cette forme aussi singulière ?
Cela faisait des années que je tournais autour de l’écriture d’une biographie « classique » d’Henri Poincaré tout en me sentant illégitime pour aborder la totalité de son œuvre et de ses travaux. J’étais un peu tombé dans le piège de l’exhaustivité. Par ailleurs mon travail au long cours sur la correspondance administrative, familiale et privée me faisait découvrir à flux continu des aspects peu connus voire inédits de son parcours, des connexions sociales et familiales insoupçonnées que j’aurais été amené à mobiliser dans une myriade de notes de bas de page qui auraient rendu un travail académique assez indigeste selon moi. J’ai donc tenté à un moment de changer mon angle d’approche en jouant avec le « je » de Poincaré. Ce n’était au départ qu’une sorte de preuve de concept. Mais comme je trouvais que cela fonctionnait plutôt bien j’ai commencé à y travailler de manière plus sérieuse au point d’en faire un projet d’écriture à part entière.
Une telle démarche est-elle un moyen de concilier l’activité du biographe avec la formule de Virginia Woolf que vous invoquez : « [les biographes rendent] compte de six ou sept ‘je’, alors qu’une personne peut en posséder des milliers » ? Comment tentez-vous d’articuler tous ces « je », toutes les facettes de Poincaré dans l’écriture de votre ouvrage ?
Justement j’essaye de ne pas les articuler de manière trop mécanique ou trop visible. Bien sûr Poincaré était mathématicien, physicien, philosophe, etc. mais je ne veux pas m’attacher à ces identités professionnelles qui sont déjà parfois difficiles à circonscrire. Dans une vraie vie – que ce soit celle d’un savant ou d’une personne « ordinaire » – on ne passe pas son temps à se définir en ces termes et, par conséquent, l’écriture du « je » autorise à casser ou, du moins, à complexifier ces assignations.
Comment procédez-vous lorsqu’il manque des sources ou qu’elles sont ambigües ?
Le travail de l’historien est un travail indiciaire. Il n’a pas toujours à sa disposition toutes les sources et il doit faire avec ces lacunes. Je fais de même et je me permets quelques libertés en posant des hypothèses plausibles. Je suis par ailleurs très intéressé par les approches d’histoire contrefactuelle qui commencent à être mobilisées dans le champ historique et qui consistent à imaginer des récits alternatifs à l’histoire.
Plus largement, quelles libertés vous permettez-vous ? Avez-vous une méthode particulière pour mêler le fictionnel avec le réel ?
Tout ce que j’écris en endossant le costume de Poincaré provient de sources d’archives réelles très variées : les biographies existantes (peu nombreuses), les récits de ceux qui l’ont côtoyé, des sources administratives (ses dossiers de carrière aux Archives nationales par exemple) ou institutionnelles (archives de l’Académie des sciences ou du Bureau des longitudes), des articles de presse et, évidemment, sa correspondance.
Donc en ce sens je n’invente rien mais le processus de mise en récit m’oblige parfois à inventer des situations fictives dans lesquelles Poincaré va mentionner qu’il rencontre régulièrement telle personne, qu’il est très ami avec X ou Y ou qu’il a eu l’occasion, par exemple, de faire son premier cours à la Faculté des sciences de Caen en 1881. Mon niveau d’intervention en tant qu’historien se situe dans les marges de ce récit qui revendique une forme de véracité avec le vécu du savant, dans la mesure où je sais des choses dont Poincaré ne pouvait pas avoir connaissance. Pour ne donner qu’un exemple : les sources administratives permettent de voir que les débuts de Poincaré dans l’enseignement ne furent pas flamboyants car on a un rapport du recteur de Caen qui en parle ; mais Poincaré n’a probablement pas eu accès à ce rapport. Dans le même ordre d’idée Poincaré n’a jamais su que son élection à l’Académie française en 1908 a été très critiquée par certains de ses collègues mathématiciens dans des échanges privés mais j’en ferai certainement quelque chose.
Cherchez-vous à vous immerger dans la vie de Poincaré (en lisant ce qu’il lisait, en vous baladant où il se baladait) ? Peut-on parler d’une forme de « naturalisme » à la manière d’Emile Zola, où l’écrivain/historien s’immerge dans le quotidien de ses personnages pour être au plus proche de leur état d’esprit ?
C’est tout à fait cela. Pour ce faire les ressources sont très riches. J’utilise beaucoup les cartes d’époque pour situer les « lieux » poincaréiens. Je m’intéresse beaucoup aussi au niveau de vie des acteurs de l’époque. Poincaré venait d’une famille privilégiée – culturellement, socialement et financièrement – et son vécu était sans doute celui d’un intellectuel assez déconnecté des réalités sociales de son époque. J’essaye aussi de caractériser son univers matériel, ses habitudes mondaines, ses stratégies d’investissement financier. De ce point de vue, une des sources que j’utilise est son inventaire après décès et sa déclaration de succession.
Pour encore plus de réalisme, allez-vous jusqu’à calquer son style d’écriture et son humour ?
Des années de fréquentation des textes de Poincaré m’ont fait prendre conscience que la barre est assez haute. Je n’essaye pas vraiment de calquer son style. Ce serait trop présomptueux et, sans doute trop mécanique. En revanche, je peux reprendre certains traits de son style : un registre de langage très XIXe siècle, des phrases courtes, un usage très fréquent du point-virgule, etc. Quant à son humour et à son côté pince sans rire, voire parfois cynique, j’essaye mais je n’hésite pas à coller directement des extraits de ses lettres ou de ses écrits lorsque je le juge approprié.
Est-ce pour vous une forme de médiation des savoirs ?
Fondamentalement, mon ambition est de proposer une contribution relevant de l’histoire des sciences mais en évitant tout académisme et en me centrant, non pas sur la science faite, mais sur la science en train de se faire, en contexte. Dans la mesure où tout ce que j’écris s’appuie sur des sources c’est une « fiction vraie ». C’est un geste assez construit basé sur l’idée que l’intime et la sphère privée, ont à voir avec la production des savoirs. De ce point de vue c’est un acte de médiation scientifique. Maintenant si quelqu’un veut mieux connaître les aspects techniques des fonctions fuchsiennes découvertes par Poincaré ou ses apports en mathématiques ou en physique il y a d’excellents livres sur ces sujets. Je laisse cela à d’autres bien plus experts que moi.
En bref, votre projet biographique n’est pas un écart avec la réalité, mais une manière de mieux la comprendre. A ce sujet, Eddie Smigiel nous disait que la fiction permettait de créer un « savoir incarné ». Qu’en est-il pour vous ? Qu’est-ce que votre (auto)biographie permet de montrer que les archives ou les biographies classiques ne montrent pas ?
C’est moins le savoir produit par Poincaré qui m’intéresse que les conditions matérielles et sociales de sa production. Par conséquent ce qui mobilise mon travail c’est d’abord le vécu, l’expérience de vie de Poincaré comme savant et comme personne. Donc, oui, c’est une incarnation et une interaction avec d’autres acteurs et avec des contextes dans lesquels tout cela se déploie : pour n’en citer que quelques-uns, la professionnalisation universitaire de la fin du XIXe siècle, l’internationalisation de la science, les débats philosophiques sur la puissance et les limites des sciences et des technologies, l’Affaire Dreyfus, la séparation de l’Église et de l’État, les petits et les grands événements sociaux et politiques qui ponctuent son parcours de vie.









