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Stéphane Schmitt - Dans le système linéen, autant il faut être rigoureux dans l’association entre un genre et un nom et un seul, autant le choix de ce nom permet une très grande liberté

Stéphane Schmitt est directeur de recherche CNRS aux Archives Henri-Poincaré. Il travaille sur l'histoire des sciences de la vie, et notamment sur l'histoire naturelle de la fin du XVIIIe siècle. Cette époque de grande effervescence intellectuelle est marquée par une réorganisation et une systématisation des savoirs scientifiques qui ouvre la place à de nouvelles façons de classer le vivant. La nomenclature savante linnéenne, qui tire son nom de son inventeur Carl von Linné, célèbre botaniste suédois, en est une illustration. Liée à un système de classification des animaux et des plantes, cette nomenclature propose d'attribuer à chaque espèce une place précise et un nom univoque. Bien plus courante qu’il n’y paraît, c’est à elle que l’on doit, par exemple, notre nom d’Homo sapiens. Une tâche colossale pour laquelle Linné puisa abondamment dans la mythologie gréco-latine. C’est donc sur cette drôle d’utilisation de la fiction par les sciences que Stéphane Schmitt revient avec nous aujourd’hui.

(Une interview menée par Méline Godard)

 

Comment fonctionne la nomenclature linnéenne ? Qu’a-t-elle de nouveau par rapport aux précédentes ?

La nomenclature que Linné a introduite progressivement à partir des années 1740, et qui s’est rapidement diffusée au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle, est toujours en vigueur aujourd’hui : c’est ce qu’on appelle généralement le « nom latin », ou le « nom scientifique » des animaux et des plantes. Elle est dite « binomiale », car pour chaque organisme, le nom comporte deux mots : le nom de genre (avec une majuscule) puis le nom d’espèce (avec une minuscule) ; par exemple, Homo sapiens pour l’être humain, ou Bellis perennis pour la pâquerette. Ce système est plus simple que ce qui existait auparavant, car on avait souvent des noms à rallonge. En effet, l’ancien système ne séparait pas clairement la description de la plante de sa dénomination : par exemple une gentiane était appelée Gentiana corollis quinquefidis campaniformibus verticillatis, calycibus subspathaceis ; dans le nouveau système, elle devient simplement Gentiana purpurea. Il est aussi commode et rigoureux, car en principe un organisme possède un nom valide unique et permet de savoir exactement ce dont on parle (alors que souvent, les noms français, anglais, etc. sont plus ou moins ambigus).

Nommer des milliers d'espèces est une tâche vertigineuse. Comment Linné s'y prenait-il pour trouver un nom à chaque fois ? Avait-il une méthode précise, ou se laissait-il une marge de liberté ?

Portrait de Carl von Linné par Alexandre Roslin (1776)Pour nommer des espèces (ou quelquefois des genres), Linné utilise toutes sortes de mots latins. Le plus souvent, il s’agit de mots déjà liés à l’organisme qu’ils désignent (dans les cas précédents, Homo signifie « être humain » en latin, et Bellis désignait déjà des pâquerettes chez les auteurs antérieurs à Linné), ou des termes descriptifs (sapiens signifie « sachant », « intelligent », et perennis « qui dure toute l’année »). Mais parfois, il fait preuve de plus de fantaisie : il utilise par exemple des termes métaphoriques, voire totalement inventés. Et donc, entre autres, des noms de personnages réels ou fictionnels : comme Medusa, le monstre mythologique, ou la nymphe Nereis. Dans son système, autant il faut être rigoureux dans l’association entre un genre (ou une espèce) et un nom et un seul, autant le choix de ce nom permet une très grande liberté.

On remarque une différence frappante dans ses pratiques de nomination : pour les plantes, il lui arrive de donner des noms de personnes réelles, tandis qu'en zoologie, il se refuse à le faire et se tourne davantage vers des noms de figures mythologiques (notamment pour les poissons et les vers). Comment expliquer ce contraste ?

La grande différence entre la botanique et la zoologie, est que dans la première, il y a déjà eu, dans les décennies avant Linné (donc avant l’introduction du système binomial) énormément de nouveaux noms de genres créés. Or, plusieurs auteurs pré-linnéens (notamment Charles Plumier, autour de 1700) ont pris l’habitude de nommer des genres de plantes en hommage à des personnages réels, généralement de grands botanistes (comme Magnolia d’après Pierre Magnol, ou Fuchsia d’après Leonhardt Fuchs), ou du moins des personnages qui ont favorisé la science. Linné va, quant à lui, reprendre la plupart de ces noms et en créer de nouveaux sur le même modèle. Mais curieusement, il n’introduit pas ce procédé en zoologie. Il n’explique pas pourquoi, mais on peut imaginer une raison : autant avoir une fleur nommée en hommage à une personne est une marque d’honneur, autant cela peut être jugé malséant de donner un nom d’être humain à un animal, a fortiori si l’animal est un insecte ou un ver… Dans ce cas, la référence à un être mythologique apparaît plus acceptable.

Les noms d’animaux ne sont donc pas neutres. Mais qu’en est-il alors des noms mythologiques ? Ils viennent avec tout un imaginaire, des histoires, des caractères. Ont-ils influencé la façon dont les espèces ont été perçues ou étudiées par la suite ?

C’est difficile à dire, déjà parce que les noms linnéens, en latin, s’adressent en premier lieu à des spécialistes, et assez peu au grand public (même s’il arrive parfois que ces noms latins passent ensuite dans les langues vernaculaires, notamment en français) ; ensuite, cela dépend de la culture du lecteur : il est certain qu’au XVIIIe siècle, les personnes cultivées avaient plus de références classiques qu’aujourd’hui, de sorte que quand Linné appelait un ver « Nereis », sans doute une grande partie de son lectorat savait-elle qu’il s’agissait du nom d’une Nymphe marine. Aujourd’hui c’est moins le cas. Mais les choses peuvent changer : il est probable que le succès de certains films récents à grand spectacle inspirés du mythe de Persée a pu « réactiver », dans une partie du public, l’association entre le monstre mythologique Méduse et les animaux ainsi nommés par Linné.

Un cas que je trouve remarquable est celui de Vampyrus. Ce terme, issu d’une langue d’Europe centrale où il désigne des revenants qui boivent le sang des humains, est passé en latin et dans plusieurs langues d’Europe occidentale au début du XVIIIe siècle. À ce stade, il n’y a aucun lien avec les chauves-souris. C’est Linné qui, en 1758, décide de donner ce nom à une espèce de chauve-souris (ces animaux forment chez lui le genre Vespertilio), car il croit qu’elle suce le sang du bétail. En réalité, c’est faux : s’il existe bien des chauves-souris hématophages, celle que Linné nomme Vespertilio Vampyrus est une inoffensive roussette qui se nourrit de fruits. Il n’empêche, le lien avec les terrifiantes créatures légendaires est désormais établi, aujourd’hui, l’idée même de vampires est indissociable de la chauve-souris.

Avec la nomenclature de Linné, on est passé de dénominations inspirées des caractéristiques réelles de l’espèce à l’usage de noms choisis plus ou moins arbitrairement, et notamment des noms dérivés de personnages fictionnels. Quelle a été la réaction des naturalistes contemporains de Linné à ces noms mythologiques ?

La nomenclature binomiale a suscité quelques critiques, et certains naturalistes ont tenté de « réglementer » le choix des noms, mais globalement la pratique linnéenne et le caractère totalement arbitraire des noms a été admis et imité par la plupart des savants européens. Par exemple de même que Linné a donné à de nombreuses espèces de papillons des noms tirés des personnages de la Guerre de Troie ou des voyages des Argonautes, Pieter Cramer, quelques années après lui, reprend le même procédé pour de nouveaux papillons qu’il nomme Papilio theseus, Papilio ascanius, etc. Par la suite, des règles formelles ont été édictées pour la formation des noms scientifiques, mais elles concernent surtout l’orthographe et la typographie : d’une manière générale, les naturalistes ont une très grande liberté dans le choix des noms, et si parfois certains choisissent des termes qui correspondent à une propriété réelle (viridis, « vert », africana, « africaine », …), d’autres laissent libre cours à leur fantaisie.

Est-ce toujours le cas aujourd’hui ? Les scientifiques utilisent-ils encore des références fictionnelles pour nommer les nouvelles espèces ?

Oui, absolument, mais les naturalistes vivent avec leur temps, et de nos jours ils ont moins recours à la mythologie classique qu’à des personnages fictionnels plus « contemporains ». Par exemple, très récemment (en 2023) deux spécialistes des araignées et superfans de Star Trek ont nommé un genre Roddenberryus d’après Gene Roddenberry, le créateur de la série et plusieurs espèces d’après des personnages : Roddenberryus kirk, Roddenberryus mccoy et Roddenberryus spock. Iridogorgia Chewbacca. Photo Université d'HawaiiOu bien, une sorte de corail bizarre à l’aspect poilu a reçu en 2025 le nom d’Iridogorgia chewbacca : et en voyant l’animal en question, les amateurs de Star Wars trouveront sûrement ce nom bien choisi. Mais les exemples sont innombrables.

En utilisant la mythologie gréco-romaine, Linné s’inscrit dans une culture classique partagée, en refusant, par exemple, de faire appel à d’autres mythologies considérées à l’époque comme « barbares » ou tout simplement aux noms vernaculaires. Est‑ce que cet usage d’une culture savante sert aussi à construire une autorité, un prestige ou une légitimité ?

Dans le cas de Linné, ces choix sont difficiles à interpréter, mais il ne semble pas qu’il cherche à acquérir une autorité particulière en se référant à la mythologie classique. D’ailleurs, comme le montre le cas de Vampyrus, il n’hésite pas à sortir parfois de ce cadre gréco-latin strict. Et même les noms classiques qu’il retient sont parfois obscurs et rares : par exemple, Eupheno, Damone ou Hyparete (des noms qu’il donne à des espèces de papillons) sont des Danaïdes (celles du fameux tonneau…) ; mais ces noms n’apparaissent que dans des listes données par quelques écrivains antiques, et sont certainement inconnus pour la plupart des personnes cultivées du XVIIIe siècle (a fortiori à notre époque). Parfois, Linné semble même inventer des noms, car on ne les retrouve nulle part. Il est donc probable que, dans le cas de ces noms, il n’ait pas vraiment suivi de stratégie ni de logique autre que son propre goût et sa propre fantaisie.